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Le musée de la Judengasse à Francfort

une photographie datée de 1868 de la Judengasse avant sa démolition (source wiki)

Ouvert en 1992, sur le site de l’ancien ghetto de Francfort-sur-le-Main, le musée de la Judengasse, la « ruelle des Juifs », nous plonge dans l’histoire de la communauté juive de Francfort avant 1800. Ce musée est voisin du vieux cimetière juif et du mémorial aux victimes de la Shoah.

Créée en 1462, la Judengasse est construite directement à l’extérieur des murailles de la ville. Ses trois portes sont fermées la nuit et durant les fêtes chrétiennes. Ce ghetto compte d’abord 150-200 résidents, mais quelque 2700 personnes l’habitent au 16ème siècle. Abritant les vestiges archéologiques de cinq maisons et deux mikvés, le musée retrace l’histoire de la Judengasse, montre des objets de culte et des documents divers témoignant des relations entre Juifs et chrétiens, telles ces lampes de Hanoucca commandées à des orfèvres chrétiens. Il évoque aussi les métiers des Juifs, le rôle des rabbins, l’enseignement, l’édition hébraïque, ainsi que la littérature yiddish et la musique profane. Empreinte d’échanges intenses avec l’environnement chrétien, la vie dans la Judengasse est marquée de conflits internes et d’explosions judéophobes.

La vie juive à Francfort-sur-le-Main est documentée depuis la fin du 11e siècle. Les Juifs vivent à l’origine au centre de la cité et leur synagogue est proche de la collégiale Saint-Barthélémy, cathédrale de la ville. Ils constituent une communauté autonome avec son cimetière, son hôpital, sa synagogue. La Kammerknechtschäft (en latin servi camerae regis), statut juridique des Juifs, créé au XIIe siècle dans le Saint Empire romain germanique, permet au souverain de les taxer au profit de sa trésorerie, tout en leur accordant sa protection. Mais en 1241, les Juifs de Francfort sont victimes d’un pogrom auquel n’échappent que ceux qui acceptent le baptême. Au 14e siècle Francfort devient ville impériale libre et de nouvelles violences visent les Juifs. Le 24 juillet 1349, accusés de propager la peste, les quelques 60 Juifs de la ville sont tués ou brûlés vifs dans leurs maisons. Ce massacre permet à certains patriciens et chefs de corporation d’annuler leurs dettes et de s’emparer des biens des victimes. Un privilège impérial autorise les Juifs à revenir habiter Francfort en 1360. Mais la judéophobie balaie les communautés juives du Saint Empire : en 1387 Strasbourg se ferme aux Juifs et d’autres villes suivent… La communauté de Francfort s’accroît suite à ces expulsions. En 1446, les autorités de la ville privent les Juifs de leur statut de citoyens.

Enfin, le conseil municipal décide de faire construire une « ruelle des Juifs » dont les maisons sont édifiées hors des murs de la cité et appartiennent à la ville qui exige des Juifs un important loyer annuel. En 1473 la Judengasse compte 154 résidents,15 maisons, une synagogue, un hôpital et un mikvé. En 1515, avec l’appui de l’archevêque de Mayence, le juriste de la ville Schönwetter veut faire expulser les Juifs. Sa tentative échoue car l’empereur Maximilien soutient « ses Juifs ». Le converti Pfefferkorn incite Maximilien à faire confisquer les livres des Juifs mais ceux-ci parviennent à se les faire restituer avec le soutien de l’humaniste Reuchlin. La foire de Francfort-sur-le-Main gagne en importance et l’industrie textile se développe dans la région suite à l’arrivée d’exilés calvinistes des Pays-Bas espagnols. En 1600 la ville compte 20.000 habitants dont les Juifs représentent 10-15%. Aucune ville européenne de l’époque n’a une population juive si importante. Le rôle des Juifs est crucial dans l’économie de la ville, tant comme marchands à la foire que comme agents de change. La communauté est dirigée par une dizaine d’administrateurs, issus d’une oligarchie juive étroitement liée à des familles bien établies dans les cours royales de Hanovre, Vienne et Prague. L’accès des Juifs à Francfort-sur-le-Main est libre durant le temps de la foire mais leur séjour est limité à 14 jours avec résidence forcée dans la Judengasse où abondent les résidents illégaux. En 1614 le conflit entre les corporations d’artisans et le conseil municipal patricien de la ville déclenche une insurrection. Dirigés par Vinzenz Fettmilch, fabricant de pain d’épice, les rebelles assaillent et pillent le ghetto. L’émeute se termine le lendemain par l’expulsion des Juifs de Francfort. L’empereur réagit en faisant exécuter les leaders des émeutiers pour « crime de lèse-majesté ». Les Juifs reviennent habiter la Judengasse escortés par les troupes impériales. En 1711 et 1721, des incendies ravagent la ruelle. Vers 1750 les conditions de vie au ghetto surpeuplé sont difficiles : 200 des 500 familles qui l’habitent sont pauvres et exemptées de taxes.

gravure de 1628 par Matthäus Merian montrant la Judengasse et cette partie de la ville

En 1811, le grand-duché de Francfort-sur-le-Main fondé à l’initiative de Napoléon accorde aux Juifs l’égalité des droits. Cette mesure est révoquée en 1814 après la défaite française. L’égalité est déclarée en 1824 mais les droits politiques ne sont octroyés aux Juifs qu’en 1864. Une fois levée l’obligation de résider au ghetto en 1811, ses habitants les plus aisés le quittent peu à peu. La Judengasse devint un quartier pauvre et délabré. En 1874, sur décision des autorités de la ville, les maisons du côté ouest de la ruelle, jugées insalubres, sont démolies, suivies en 1884, par celles du côté est. Seuls quelques édifices sont conservés, dont la Haus zum Grünen Schild, demeure originale de la famille Rothschild, et la vieille synagogue. Né dans la Judengasse, Mayer Amschel Rothschild (1744-1812) est le fondateur de la célèbre dynastie bancaire. Remontant à la fin du seizième siècle, le nom Rothschild dérive de l’allemand zum rothen Schild et désigne la maison ancestrale. Le père d’Amschel faisait le commerce de marchandises et le change de devises. Lui-même devient négociant de pièces rares et fournisseur du prince Landgrave de Hesse-Cassel. Durant la guerre d’indépendance américaine, il gère les paiements de l’Angleterre au landgrave pour l’embauche de mercenaires hessois. Il obtient le titre de “facteur de la cour”, et devient banquier du prince, qu’il soutiendra en particulier lorsque Napoléon envahit la Hesse (1806). Débuts d’une ascension vertigineuse contemporaine de l’émancipation des Juifs de ghetto. Précisons que la saga des Rothschild est magistralement évoquée dans une des salles de la nouvelle exposition permanente du musée juif de Francfort au palais Rothschild.

En 1885, l’ancienne Judengasse est élargie, reconstruite et rebaptisée Börnegasse, du nom de l’un de ses plus célèbres habitants, le publiciste juif Ludwig Börne. A son extrémité sud, devant le vieux cimetière juif, la communauté juive orthodoxe fait construire la synagogue de la Börneplatz, inaugurée en 1882. Cette synagogue est incendiée le 10 novembre 1938. La Börneplatz est rebaptisée Dominikanerplatz par les nazis qui, en 1942, commencent à démolir le cimetière juif. Un bombardement de l’aviation alliée y augmente les destructions. Dans ce cimetière, restauré après guerre, la plus vieille pierre tombale conservée date de 1272. La Haus zum Grünen Schild est détruite par les bombes de l’aviation alliée. En 1946, l’administration militaire alliée fait ériger une plaque commémorative pour la synagogue de la Börneplatz. Lors des travaux de reconstruction de Francfort à partir de 1952, un large axe routier, la Kurt-Schumacher-Straße, est percé à travers cette partie de la ville jadis densément construite. Occupée par un marché de fleurs en gros et une station-service, la Dominikanerplatz retrouve son nom d’origine en 1978. Pendant près d’un demi-siècle cet ancien site de la vie juive est complètement effacé de la mémoire collective de la ville.

Au printemps 1987, les sous-sols de maisons de la Judengasse et deux mikvés sont exhumés lors des travaux de construction d’un centre des services publics de la ville. La communauté juive demande l’arrêt des travaux et la conservation de ces vestiges, mais l’entrepreneur comme les services municipaux et le maire font la sourde oreille. Une manifestation de protestation occupe la Börneplatz le 28 août 1987. La police en chasse les manifestants le 2 septembre et le chantier est clôturé afin de poursuivre les travaux. L’initiative citoyenne Rettet den Börneplatz (« Sauvez la place Börne ») accuse la ville de “se débarrasser de l’histoire” et de refouler l’histoire juive. Ce conflit agite l’opinion publique en République fédérale. Des représentants des communautés juives de Francfort et d’Allemagne interviennent, tel Ignatz Bubis, président du Conseil central des Juifs en Allemagne (Zentralrat der Juden in Deutschland). Finalement, un compromis est négocié entre la ville de Francfort et la communauté juive : les vestiges de cinq des maisons découvertes et des deux mikvés sont démontés et reconstruits, à leur emplacement d’origine, mais en sous-sol du nouvel édifice de bureaux. Ces ruines constituent l’axe du Musée de la Judengasse, ouvert en 1992 et qui dépend du musée juif de Francfort. Inauguré en 1988 dans l’ancien palais de la famille Rothschild, au bord du Main, le musée juif de Francfort est le premier musée juif ouvert en Allemagne après la Shoah. Inaugurée en octobre 2020 sa nouvelle exposition permanente représente la vie juive contemporaine à Francfort et retrace l’histoire juive à Francfort depuis l’émancipation.

musée de la Judengasse

Le musée de la Judengasse, rénové en 2016, retrace la vie juive locale avant l’émancipation. Sa première salle évoque le conflit de la Börneplatz, ensuite une maquette associée à un montage audiovisuel représente les origines et l’histoire du lieu. Le site archéologique reconstitué se compose des vestiges suivants : la Steinernes Haus (« Maison de pierre »), demeure de la famille Wertheimer-Kann, associée à deux mikvés. Avec sa façade baroque de 10 mètre de long et construite autour d’une cour intérieure, c’était la maison la plus imposante de la Judengasse et sa rampe d’escalier en fer forgé fut conservée lors de sa destruction en 1887. La maison Warmes Bad, construite en 1611, était de même une des plus grandes du ghetto. À partir de 1685 elle accueille une école religieuse et le logement du rabbin. Reconstruite après l’incendie de 1711, elle est démolie après son achat par la ville en 1863. Vers 1700, la veuve Rösel habitait la maison Sperber et faisait le commerce de vêtements usagés, une activité typique des habitants pauvres du ghetto. Reconstruite après 1711, la maison Sperber est divisée avec la maison Widder (« Bélier »), elle-même scindée ensuite en Roter Widder («bélier rouge ») et Weißer Widder (« bélier blanc »). Avec ses 3 m de façade sur 12,5 m en profondeur la Roter Widder logeaient 4 familles, soit une vingtaine de personnes, ce qui montre bien la surpopulation du ghetto. Abritant ces précieux vestiges de la vie juive, le musée de la Judengasse, associé au cimetière et au mémorial voisins, ainsi qu’au musée juif de l’ancien palais Rothschild, font de Francfort-sur-le-Main une étape majeure du tourisme de mémoire juif en Allemagne.

musée de la Judengasse

Certes, la destruction de la majeure partie des ruines de la Judengasse montre l’insensibilité des autorités de la ville, dirigée à l’époque par la démocratie chrétienne (CDU), au passé juif de Francfort. La mobilisation de la communauté en 1987 permit d’arriver au « compromis » qui sauva de la destruction les vestiges archéologique visibles aujourd’hui au musée de la Judengasse, au sous-sol d’un édifice bureaucratique et à l’architecture brutaliste aujourd’hui très datée… Ce conflit força enfin les autorités de la ville à tenir compte du passé juif de la ville et favorisa la création du musée juif, puis de son annexe à la Judengasse.

Roland Baumann

Museum Judengasse, Battonnstrasse 47, 60311 Frankfurt am Main

Mardi-dimanche 10-17h

Pour en savoir plus :

https://www.juedischesmuseum.de/en/visit/museum-judengasse/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ghetto_de_Francfort

https://fr.wikipedia.org/wiki/Musée_juif_de_Francfort-sur-le-Main

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mayer_Amschel_Rothschild