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« VIE ? OU THEATRE ? » par CHARLOTTE SALOMON

Collection Musée juif, Amsterdam
© Fondation Charlotte Salomon
Charlotte Salomon ®

Une œuvre graphique, monumentale, née du talent d’une artiste peintre, qui se sait condamnée par les horreurs de la Shoah!

Ça commence par la lecture d’un roman qui devient un coup de cœur. Un récit né lui-même d’un véritable coup de foudre pour celle qui lui donnera son titre : Charlotte de David Foenkinos, qui retrace la courte vie d’une peintre prolifique et géniale, Charlotte Salomon, assassinée à Auschwitz alors qu’elle était enceinte.

L’émotion ressentie au cours des lecture et relectures de Charlotte de David Foenkinos a été unique et en refermant deux fois le livre, je n’ai eu qu’une envie : découvrir l’œuvre de Charlotte Salomon, ai-je écrit récemment. C’est ce que j’ai donc fait en me plongeant dans Vie ? ou Théâtre ? pour vous revenir au plus vite et vous expliquer ce coup de foudre contagieux que m’a transmis le romancier français.
Cf. Article JMAG précédent

« Ceci est toute ma vie. » a-t-elle dit en confiant ses 1.325 gouaches et aquarelles, au docteur Moridis, se sentant en grand danger devant la barbarie nazie.

« C’était quelques mois avant qu’elle ne soit déportée et assassinée à Auschwitz, le 10 octobre 1943. Conçu dans une solitude extrême, Vie ? ou Théâtre ? était le fruit de mois de travail sans repos d’une jeune femme qui avait fui l’Allemagne nazie et avait voulu répondre par cette œuvre au chaos du monde. Il reste aujourd’hui un monument artistique et littéraire, un roman graphique d’une force bouleversante, un chef-d’œuvre intemporel publié pour la première fois intégralement. », peut-on lire sur la quatrième de couverture du coffret qui renferme le livre.

Au-delà de l’aspect émotionnel, l’œuvre fascine par son inventivité. Par l’originalité totale de la forme. Et des couleurs chaudes qui happent le regard. », écrit Foenkinos.

L’émotion est telle, lorsqu’on découvre cette œuvre, qu’elle nous isole soudainement du reste du monde, qui n’existe plus. Fascination, surprise, émoi, bouleversement, trouble, choc, ne sont pas de trop, pour décrire ce qui se confond dans notre corps et notre esprit devant cette découverte.

La construction est précise, calculée, préparée. L’artiste peintre sépare son œuvre : le prélude, la section principale et l’épilogue, suivis par des lettres. L’action se passe entre 1913 et 1940, en Allemagne puis à Nice. Charlotte met en scène tous les personnages qui font partie de sa vie, y compris elle-même.

On comprend immédiatement l’urgence dans laquelle ont été peintes les gouaches de Vie ?ou Théâtre ? On sent partout, dès le début, que le coup de pinceau est rapide, voire parfois très vif, ce qui illustre aussi la liberté totale de la femme et de l’artiste.

On perçoit une Charlotte passionnée et amoureuse de son art, mais aussi lucide sur son avenir qu’elle sait impossible. Elle sait que le temps lui est compté. La violence se dégage des tableaux, par le mouvement aussi, mais les corps sont toujours emprunts d’une sensualité. Il y a certains visages, plans, représentations de pièces ou de meubles, qui font parfois penser à Chagall, Van Gogh, Gauguin, Matisse, Modigliani, les Fauves, les Pointillistes. Ce mélange riche et la simplicité d’expression fascinent. Touchent en plein cœur.

Collection Musée juif, Amsterdam
© Fondation Charlotte Salomon
Charlotte Salomon ®

Le programme comprend six toiles et présente le projet, les protagonistes et les sons. L’œuvre est sous-titrée « Ein Singspiel » : un chant lyrique allemand dans lequel alternent dialogues parlés ou chantés et airs. Ce qui frappe immédiatement, ce sont les couleurs et l’immensité et la régularité parfaite des lettres et des textes qui occupent toute la toile. Un remplissage étonnant, déroutant, d’une beauté et d’une violence qui donne le ton et qui nous happe.

Le prélude comprend 205 toiles. On y voit de nombreuses scènes familiales. Les couleurs très vives alternent avec du très sombre. Certains tableaux comportent un maximum de personnages dessinés avec un minimum de détails. On y trouve aussi des scènes historiques, comme celle de la victoire des nazis en janvier 1933, la nuit de Cristal.

La section principale, faite de 462 tableaux, contient de nombreux portraits grands formats, des visages multiples ou à répétition. Une partie déstabilisante, par les représentations de plus en plus suggérées. Des corps couchés, faits d’une ligne rapide et d’un coloriage intérieur qui l’est tout autant. Des personnages qui ressemblent à des stries ou des bancs de poissons.

L’épilogue avec ses 93 dessins est suivi par 16 tableaux lettres qui est une des grandes particularités de toute l’œuvre. L’ouvrage se termine avec 188 réalisations non numérotées et sans texte ou annotation.

Collection Musée juif, Amsterdam
© Fondation Charlotte Salomon
Charlotte Salomon ®

L’historien du Musée juif d’Amsterdam écrit : « Les gouaches sont peintes de manière libre. Il n’y a pas de lignes de contour, en effet, des lignes irrégulières zigzaguent souvent sur les images. La palette est lumineuse et colorée. Fait intéressant, les couleurs utilisées dans l’œuvre se composent uniquement des trois tons primaires et du blanc. Bien que chaque nuance puisse être produite à partir des couleurs primaires, il est très inhabituel pour un artiste de n’utiliser aucune autre tonalité, ou même de ne pas acheter de peintures prêtes à l’emploi. On ne sait si Charlotte a adopté cette stratégie par pure nécessité ou si c’était une discipline qu’elle s’est imposée. » et de poursuivre : « Vie? ou théâtre? ressemble beaucoup à un storyboard pour un film. Il y a des éléments tels que plusieurs plans dans une image, avec des gros plans soudains et la caméra zoomant et dézoomant successivement. Souvent, une feuille présente plusieurs « têtes parlantes » avec leurs mots peints à côté, ce qui rappelle les films d’animation dans lesquels les personnages se livrent à de longs monologues, avec des expressions faciales toujours changeantes. »

Collection Musée juif, Amsterdam
© Fondation Charlotte Salomon
Charlotte Salomon ®

Elle peint ainsi ses protagonistes et ses objets en quelques traits rapides. Certains visages n’ont que peu ou pas de détails. Autre curiosité : elle ne respecte aucun code au niveau de la perspective, absente de l’œuvre. Elle utilise beaucoup la forme ovale. La ligne suffit à faire comprendre sans devoir s’encombrer de précisions. Parfois, on dirait des dessins maladroits d’enfants. Elle mettra seize mois pour réaliser ces 1.325 tableaux. La nécessité première est de terminer cette œuvre. Ne pas sombrer dans la folie l’est tout autant. Cette urgence transpire dans toutes ses toiles. Elle nous secoue, tant par sa forme que par la pensée de se demander : « Quelle trace indélébile serions-nous capables de laisser, en vivant caché, sachant que notre fin est proche et tragique ?! »

A suivre…

Paule Gut

En savoir plus :

Charlotte Salomon, Vie ? ou Théâtre ?, Editions Le Tripode, 2015, 820 pages, version française.

Charlotte, roman de David Foenkinos, Editions NRF Gallimard, 2014, 221P.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charlotte_Salomon

https://jck.nl/en/exhibition/charlotte-salomon-close

Article JMAG 1

Article JMAG 2