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Œuvre originale et faux en peinture : L’avant-garde russe au Musée Ludwig


Il y a quelque cent ans, en Russie, des artistes influencés par les courants novateurs de la
peinture, fauvisme, cubisme, futurisme…, inventaient un art non figuratif dont les formes
géométriques colorées et le dynamisme spatial défiaient toute la tradition picturale
occidentale. Enthousiasmés par la révolution russe et ses promesses de construction d’un
monde nouveau, ces précurseurs de l’art abstrait furent pour la plupart victimes du
Stalinisme et de son « réalisme socialiste ». Enfermé dans les réserves et dépôts des
musées soviétiques, l’art expérimental de cette « avant-garde » fut redécouvert durant la
Guerre froide, aux États-Unis et en Europe de l’Ouest. Exposée au Stedelijk Museum
d’Amsterdam (1957), la peinture suprématiste de Kazimir Malevitch fut à l’honneur dans
l’exposition « 50 ans d’art moderne » au Palais des Beaux Arts de Bruxelles durant
l’exposition universelle de 58. L’engouement occidental pour cette avant-garde russe incita
finalement les autorités soviétiques à réévaluer un patrimoine artistique jusqu’alors
strictement occulté. L’exposition Paris-Moscou à Beaubourg (1979) affirma la volonté
soviétique d’instrumentaliser à des fins politiques l’art réprouvé de cette avant-garde.
Proche de la gare centrale de Cologne, le musée Ludwig possède l’une des plus
importantes collections des artistes de cette avant-garde russe, si importante pour l’essor
de l’art abstrait mais dont l’intégrité du patrimoine s’est vue remise en question ces
dernières années par de retentissants scandales sur le marché de l’art comme aux
musées. Ainsi, en 2018, au Musée des Beaux-arts de Gand, une collection privée de
peintures inédites des inventeurs russes de l’art abstrait (Kandinsky, Malevitch) déclencha
une polémique virulente suivie de la suspension de la directrice du musée, pour avoir
cautionné une exposition de faux. Les œuvres de l’avant-garde russe ont été l’objet de
nombreuses contrefaçons et ceci dès le début de leur diffusion à l’Ouest dans les années
60-70.
La nouvelle exposition temporaire « L’avant-garde russe au musée Ludwig : Original et
faux » contribue à l’approche scientifique de la contrefaçon artistique. Un phénomène
dangereux, qui remet en question la valeur marchande des œuvres mais surtout fausse
notre vision et notre connaissance de l’œuvre d’artistes réputés. Répartie dans trois salles
du musée, cette exposition scientifique et didactique montre 24 œuvres, soit le quart de la
collection de peintures de l’avant-garde russe du musée Ludwig. Chacune de ces
peintures a été l’objet d’un rigoureux travail d’expertise : étude de provenance, analyse
stylistique et techniques de laboratoire (rayons X et infrarouges, composition des pigments
et de la toile, etc.). Ces recherches permettent d’identifier les toiles problématiques et
«non authentiques». Ainsi, une composition abstraite, peinte à la détrempe sur papier et
attribuée à El Lissitzky, est inspirée de la reproduction d’une œuvre authentique,
conservée à Harvard, de cet artiste juif, invité par Chagall à enseigner à l’école d’art de
Vitebsk. Élève de Chagall et d’El Lissitzky, membre du mouvement suprématiste UNOVIS
créé par Malevitch à Vitebsk, l’artiste juif Ilia Tchachnik est représenté par une peinture à
l’huile suprématiste, dont l’authenticité est remise en question tant par l’analyse stylistique
que chimique. De même une composition suprématiste attribuée à la peintre Nina Kogan,
élève de Malevitch et née d’un père juif converti à l’orthodoxie russe, se révèle être une
falsification moderne.
Comme le soulignent les auteurs du catalogue bilingue (allemand, anglais) de cette
captivante exposition la production et la circulation de faux en peinture reste un
phénomène mal documenté et surtout difficile à établir juridiquement.
Roland Baumann

Exposition : Russische Avantgarde im Museum Ludwig : Original und Fälschung.
Jusqu’au 3 janvier 2021, Museum Ludwig, Cologne, mardi-dimanche 10-18h
www.museum-ludwig.de