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Comme le phénix… La découverte de l’art de Felix Nussbaum

Felix Nussbaum, Les deux Juifs (Intérieur de la synagogue d’Osnabrück),1926 (huile sur toile, 115 x 99 cm)
Felix-Nussbaum-Haus im Museumsquartier Osnabrück, Leihgabe der Niedersächsischen Sparkassenstiftung
Museumsquartier Osnabrück © Photographe : Christian Grovermann

Peintre allemand réfugié à Bruxelles où il crée ses chefs-d’oeuvre sous l’occupation nazie, Felix Nussbaum est reconnu aujourd’hui comme un des plus grands artistes juifs du 20e siècle.

La peinture de Felix Nussbaum dialogue avec l’art des nombreux peintres modernes qui l’inspirent: Le Douanier Rousseau, van Gogh, Max Beckmann, Ensor, Chirico… Son goût pour l’autoportrait, tout comme ses allégories de la mort, le rattachent aux vieux maîtres (Rembrandt, Brueghel, Holbein, Dürer). L’exil et la persécution nazie le poussent à représenter la condition du Juif traqué. Il s’acharne à peindre dans l’espoir que son art survive. L’œuvre de Nussbaum échappe à la destruction, mais sa reconnaissance est un long processus comme l’explique Anne Sybille Schwetter, conservatrice de la Felix-Nussbaum-Haus (FNH) et responsable de la collection permanente du musée, réinventé par Daniel Libeskind il y a bientôt 25 ans.

En 1955, l’exposition Cinq peintres d’Osnabrück au musée de la ville présente trois peintures et un dessin à l’encre de Nussbaum dont l’histoire est alors méconnue et qui retombe dans l’oubli une fois l’exposition terminée. Vers la même époque, Auguste Nussbaum, cousine de Felix et qui avec sa sœur Sophie (Shulamith Jaari) survit à la Shoah aux Pays-Bas pour émigrer ensuite en Israël, s’efforce de retracer les toiles cachées par Felix Nussbaum. Auguste et son mari, Heinz Moses, ayants droit de l’artiste, découvrent grâce à la lettre « testament » adressée par Felix à la famille Blum (Juifs d’Osnabrück réfugiés eux aussi à Bruxelles) que ces œuvres ont été confiées au docteur Grosfils. Représentés à Bruxelles par l’avocat Felix Gutmacher, lui-même survivant de la déportation, les ayants droit doivent entamer une longue procédure judiciaire devant les tribunaux belges afin que le Dr. Grosfils leur restitue l’oeuvre cachée. En 1969, ces héritiers légitimes entrent finalement en possession de 117 peintures en mauvais état, conservés dans une cave humide. La communauté juive de Bruxelles, se montre intéressée, mais n’a pas d’argent. Le 11 mai 1970, Auguste Moses-Nussbaum et son mari confient les œuvres restituées au musée d’Osnabrück. Sommairement restaurées, les peintures de Felix Nussbaum son exposées en 1971 à la Kunsthalle d’Osnabrück, ancien couvent des dominicains. Le musée collecte des fonds pour acquérir une partie des oeuvres et incite aussi des amateurs d’art locaux à en acheter ! Premier Nussbaum acheté par la ville aux ayants droits, pour 4000 Marks (!), Les deux Juifs, montre l’intérieur de l’ancienne synagogue d’Osnabrück. Felix Nussbaum s’y représente, drapé dans son Talith, aux côtés du cantor Elias Abraham Gittelsohn. Inaugurée le 13 septembre 1906 dans la Rolandstraße, proche du musée, ce somptueux lieu de culte affirme le judaïsme à Osnabrück dont la population juive compte quelque 400 personnes en 1910. Ville industrielle et commerçante, Osnabrück a près de 100.000 habitants à l’époque. Incendiée dans la Nuit de Cristal, cette synagogue est aussitôt rasée sur ordre du bourgmestre !

Felix Nussbaum, „St. Cyprien“ (détenus à Saint Cyprien), 1942 (huile sur toile, 68 x 138 cm)
Felix-Nussbaum-Haus im Museumsquartier Osnabrück, Leihgabe der Niedersächsischen Sparkassenstiftung
Museumsquartier Osnabrück © Photographe : Christian Grovermann

L’intérêt du musée d’Osnabrück pour l’oeuvre de Nussbaum n’entraîne pas pour autant une reconnaissance de son caractère artistique. Quand au milieu des années 1970, le marchand d’art juif Michael Hasenclaever, représentant les ayants-droit, propose un Nussbaum au Musée d’Israël à Jérusalem, on lui répond : “Nous sommes un musée d’art véritable, l’art de l’Holocauste n’est pas de l’art !”. En 1982, la monographie Felix Nussbaum, Leben und Werk, de Peter Jung et Wendelin Zimmer, répertorie 300 œuvres du peintre. La réputation de Nussbaum grandit et L’autoportrait au Passeport Juif devient une icône de la mémoire du judéocide. Le succès de l’exposition de 1982 au Goethe-Institut de Bruxelles témoigne de cette reconnaissance. En 1983, Nussbaum est intégré à l’exposition permanente du musée d’Osnabrück dont il occupe deux salles. Entre-temps la collection Nussbaum du musée s’est considérablement enrichie ! De 1971 à 1984, un deuxième ensemble d’oeuvres fait graduellement surface, plus important que les toiles cachées chez le Dr. Grosfils ! Contactant le musée dès 1971 pour lui proposer 16 peintures, l’antiquaire Willy Billestraet, détient les tableaux, gouaches et dessins que Nussbaum n’a pas pu confier au Dr Grosfils. Billestraet affirme avoir abrité Nussbaum en 1943-1944. De crainte que les odeurs de peinture et de térébenthine ne trahissent sa présence aux locataires du 22 rue Archimède, le peintre aurait, selon Billestraet, installé son atelier au sous-sol de son domicile privé, 23 rue général Gratry à Schaerbeek. Nussbaum lui aurait remis ces œuvres en échange de vivres et de l’usage de cet atelier… Billestraet possède des chefs-d’oeuvre, peints en 1942-1944, dont L’autoportrait au passeport juif et Le Triomphe de la mort. Après de longues négociations, le musée d’Osnabrück achète 11 peintures à l’huile à l’antiquaire qui revient ensuite à la charge avec des lots de gouaches et de dessins, et réalise finalement 6 ventes. Hanté par le souvenir de la perte de ses toiles à Berlin lors de l’incendie de son atelier en 1932, Nussbaum fait photographier ses peintures, ce qui facilite le travail d’identification des chercheurs. Ainsi, un paquet de photos des tableaux est découvert en 1983 lors de travaux dans la maison où vivait Billestraet, rue Gratry.

Felix Nussbaum, Autoportrait au chevalet, 1943 (huile sur toile, 75 x 55 cm)
Felix-Nussbaum-Haus im Museumsquartier Osnabrück, Leihgabe der Niedersächsischen Sparkassenstiftung
Museumsquartier Osnabrück © Photographe : Christian Grovermann

Initialement « sans valeur », les œuvres de Nussbaum commencent à être cotées dans les années 1980 et apparaissent sur le marché. En 1992, une série de 8 peintures, dont un autoportrait au camp de Saint-Cyprien, est vendue chez Christie’s à Amsterdam. Les parents de Nussbaum, exilés à Amsterdam, en auraient fait « don » à une voisine, mère du vendeur! Cette vente controversée aboutit à un compromis entre vendeur et ayants droit. Acheté en 1992 par Marvin et Janet Fishman, juifs américains, collectionneurs d’art expressionniste allemand, L’autoportrait au camp, est vendu chez Sotheby’s Londres le 18 octobre 2000 pour l’équivalent de 2 millions d’euros et va enrichir les collections de la Neue Galerie, musée d’art moderne allemand et autrichien ouvert à New York par Donald S. Lauder en novembre 2001. En avril 2008, une vente d’art juif et israélien organisée par Christie’s à Tel Aviv, voit l’attribution d’un autoportrait de 1936, à un acheteur anonyme pour 241.000$. Le Musée juif de Belgique (MJB) possède 2 gouaches et 2 aquarelles de Nussbaum, acquises en 1990, c’est tout! C’est d’abord à Osnabrück, puis en Israël et à New York qu’est conservée aujourd’hui l’oeuvre de Felix Nussbaum, qui a tant peint en Belgique ! Rare paysage bruxellois de Nussbaum, une aquarelle de 1939 figurant la place du jeu de Balle et l’église Notre-Dame Immaculée est vendue pour 16.250 euros en mai 2014 à la Villa Grisebach, prestigieuse maison de vente aux enchères de Berlin-Charlottenburg!

Felix-Nussbaum-Haus – Osnabrück

Depuis les années 1970, l’intérêt majeur du musée d’Osnabrück pour Nussbaum s’est développé avec le soutien croissant des autorités locales et de la société civile, ainsi que grâce aux dons de collectionneurs privés, tel le notaire Hubertus Schlenke, initiateur de la Fondation Felix Nussbaum (2001). Le musée conserve aussi quelques natures mortes et portraits de Felka Platek, dont l’oeuvre disparaît dans l’incendie de l’atelier berlinois (1932), et suite à l’arrestation de 1944. L’été 1990, une grande exposition au musée d’Osnabrück, inscrit enfin l’oeuvre de Nussbaum dans l’histoire de l’art du 20e siècle. Suite à ce succès, la ville décide en 1994 de faire construire une « Maison Felix Nussbaum » en annexe au musée existant, construit à la fin du 19e siècle. Daniel Libeskind, dont le projet s’inspire d’un tableau de Nussbaum, remporte le concours d’architectes en 1995. Les coûts de construction s’élèvent à plus de 14 millions de DM. La ville d’Osnabrück les finance en vendant sa collection Felix Nussbaum pour 6 millions de DM à la Niedersächsische Sparkassenstiftung, fondation chargée de la promotion des Beaux-Arts et du patrimoine en Basse-Saxe. Les œuvres vendues demeurent cependant au musée à titre de prêt permanent. La Niedersächsische Lottostiftung, fondation caritative, finance 5 millions de DM et le solde est pris en charge par la ville. En 2010-2011, Libeskind conçoit aussi un édifice d’accueil à deux étages, directement accolé à l’ancien bâtiment du musée.

Libeskind oriente le plan de la « Maison Felix Nussbaum » selon plusieurs “lignes de pensée”. La plus grande salle trace une ligne vers la synagogue détruite de la Rolandstraße. Un couloir haut et étroit forme une ligne menant à la Villa Schlikker ancien local de la SA, “la Maison brune”. Une troisième ligne relie les deux précédentes et forme un pont vers l’ancien musée. Le plan triangulaire de l’édifice ne produit pas un musée classique au parcours bien balisé, mais un labyrinthe qui désoriente le visiteur. Libeskind s’inspire de l’atmosphère claustrophobe de certains tableaux de Nussbaum et intègre des éléments de la biographie du peintre dans son projet. Le “couloir Nussbaum”, en béton nu, est une “galerie de toiles non peintes” par l’artiste, disparu alors qu’il n’avait pas encore 40 ans. Architecture complexe, cette « Maison » est à la fois un musée et un mémorial. En fin de parcours, le visiteur peine à trouver la sortie : Daniel Libeskind a en effet voulu créer un “musée sans issue”!

Inaugurée le 16 juillet 1998, la Felix-Nussbaum-Haus (FNH) conserve aujourd’hui quelque 230 œuvres de Nussbaum, soit près de la moitié de l’oeuvre existante répertoriée. La FNH célébrera son 25e anniversaire en 2023. Une occasion de réaffirmer la place centrale de Felix Nussbaum dans l’histoire d’Osnabrück au 20e siècle! Outre sa splendide collection Nussbaum, qui, chaque année attire des dizaines de milliers de visiteurs, le musée municipal, renommé Museumsquartier Osnabrück depuis 2019, abrite aussi une excellente exposition permanente sur l’histoire d’Osnabrück (et de sa communauté juive), des galeries d’art ancien (cabinet Dürer et collection Gustav Stüve) et de nouveaux espaces d’art contemporain et de photographie.

Roland Baumann

Pour en savoir plus :

Première partie de cet article dans JMAG: “L’art triomphe de la mort” : https://maisondelaculturejuive.be/art/felix-nussbaum-lart-triomphe-de-la-mort/

Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück Lotter Straße 2, 49078 Osnabrück

Mardi-vendredi 11-18h, Sa-dim 10-18h E: museum@osnabrueck.de

https://fr.wikipedia.org/wiki/Felix_Nussbaum

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ancienne_synagogue_d’Osnabrück_(1906-1938)

https://de.wikipedia.org/wiki/Felix-Nussbaum-Haus (pas de version française)

Félix Gutmacher, avocat des ayants-droit de Felix Nussbaum :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Félix_Gutmacher

« L’autoportrait au camp » de la Neue Galerie à New York : https://www.neuegalerie.org/content/self-portrait-camp

Le portrait de carabinier vendu chez Sotheby’s Londres en octobre 2020 :
https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2020/impressionist-modern-art-london-2/felix-nussbaum-bildnis-eines-karabiniere-portrait

Et nous vous recommandons l’excellente biographie richement illustrée (pas traduite en français) de Mark Schaevers, Orgelman. Felix Nussbaum. Een schildersleven, Anvers, De Bezige Bij, 2014